Politique·Société

Brexit: and so what?

Partout en Europe, le monde eurosceptique salue la victoire du Brexit en célébrant les vertus britanniques : fierté nationale, goût de l’indépendance, victoire d’une nation qui a toujours su bouter hors de son île les velléités impérialistes des forces continentales. C’est peu dire que les analogies avec l’envahisseur allemand de 1940 ont permis de faire figurer l’Europe comme un repoussoir. Prêts à tout, les partis populistes – populaires, selon le point du vue – ne reculent devant rien, même pas devant le mensonge. C’est de bonne guerre, diront-ils, on ne peut combattre la propagande que par la contre-propagande. Haute idée de la démocratie qu’ils ont pourtant le toupet de prétendre incarner.

On note également que le vote des Britanniques est un vote populaire. Les analyses montrent qu’il s’agit d’un vote de vieux, de pauvres, de campagnards. Avec quel dédain, sur mon compte Facebook et mon fil Twitter, est relevée cette information ! Ecoutez les Parisiens éduqués, ils rétabliraient le droit de vote censitaire.

Effondrement des marchés, de la Livre, fin de la libre circulation. Il est pourtant facile d’imaginer que, dans un grand ras-le-bol, les chômeurs de Birmingham n’ont que faire de ces menaces : se vivant comme exclus des opportunités que procure cette liberté d’aller et venir réservée aux seuls capitaux et nantis de la planète, comment craindraient-ils une menace qui ne les atteindra pas, ou, mieux, qui remettra tout le monde sur un pied d’égalité.

L’Europe a été incapable, c’est peu de le dire, de donner du rêve, un élan, de bâtir et communiquer sur un projet. Elle s’est progressivement murée dans ces bureaux où évoluaient technocrates de tous pays – l’élite de chaque pays ! – et personnel politique – le rebus de leurs pairs ! Quelle image peut donner une institution qui attire les meilleurs fonctionnaires en même temps que les politiques en difficulté sur leur scène nationale, le tout dans une ville représentant désormais deux facettes, bien peu reluisantes, de la mondialisation : un pouvoir technoéconomique et l’internationale terroriste. On comprend que les doux rêves nationaux, avec nos campagnes et nos clochers, suscitent un rêverie nostalgique légitime.

Si on a du mal à en vouloir au chômeur des Midlands, on ne peut que regretter que l’Europe en soit où elle en est aujourd’hui. Car enfin, contrairement au croque-mitaine, elle n’est pas composée d’apatrides ! Les chefs d’Etat et de gouvernement ont plus de pouvoir sur l’Europe qu’ils ne veulent bien le laisser croire. Pendant trop d’années, ils se sont contentés de laisser les décisions douloureuses à l’Europe, quitte à les rendre illisibles, froides, absurdes au lieu de les expliquer. Pendant trop d’années, ils ont, sciemment, au nom de la poursuite de leurs intérêts personnels, joué le rôle de ce parent lâche qui laisse le mauvais rôle à son conjoint. L’échec de l’Europe, c’est l’échec de la politique nationale qui a construit, par un mélange d’intérêt à court terme et de lâcheté, cette hydre désormais perçue comme incontrôlable.

Et on voudrait me faire croire que la solution serait de redonner tous les pouvoirs à ce personnel politique en bout de course, incapable de se renouveler ? Ce personnel qui n’est que le fautif dans la situation actuelle ? On peut, à l’envi, chanter la gloire de la nation, en décréter la supériorité sur toute autre communauté humaine, soit. Mais de la nation ne sort pas, per se, la forme politique la plus adéquate. Rien ne me fait dire, aujourd’hui, que la République française et son instrument, l’Etat français, sont en situation de régler les maux soulignés par les Europhobes. Les autres pays ne sont pas dans un meilleur état. Il est d’ailleurs assez piquant que ceux qui dénoncent l’Europe comme symbole d’un grand marché où la concurrence règne en maître souhaitent un retour des Etats qui, de fait, tenteront de régler leurs propres problèmes par une concurrence effrénée entre eux ! Français, vous craignez la concurrence soi-disant débridée des produits allemands ou espagnols ? Vous adorerez la guerre économique que vous déclareront ces Etats !

Bien sûr, les tenants de la fin de l’Union européenne ne souhaitent pas s’arrêter là. Mais une fois abattu l’adversaire commun, que feront-ils ? Une alliance objective pour détruire ne signifie pas, loin s’en faut, un projet partagé. Les nationalistes purs et durs s’entendront-ils avec les tenants d’un socialiste à l’ancienne ? Laissez-moi rire. Hormis quelques rares intellectuels – souvent chrétiens – qui tentent une synthèse improbable en tous ceux qui disent non à tout, et bien souvent raillés de part et d’autre, qui peut croire sérieusement qu’une offre politique, accompagnée d’un projet radicalement nouveau, sortira de la contestation ?

La déception est grande. Les Français, et probablement les Occidentaux, sont désespérés, dépressifs. Certains l’admettent et le contestent. D’autres s’engluent dans l’addiction – consumériste, technologique – pour oublier la vacuité de leur existence.

C’est une faute de laisser penser que le bonheur, le sens de la vie, vient du collectif. Ou du moins qu’il ne viendrait que de là. Les réactionnaires actuels – qui se défendent de l’être – ne peuvent s’empêcher de célébrer le passé. Lisez-les attentivement : ils ne savent décrire que la disparition, la dissolution, le détricotage, laissant penser que c’était vraiment mieux avant. Mais quel était ce projet commun des Anciens ? Comment, concrètement, les hommes et les femmes d’hier vivaient-ils ? Est-on si sûr que la concurrence, la lutte pour la survie, la peur et l’incertitude du lendemain étaient moins présents hier qu’aujourd’hui ? Ceux qui ressassent qu’il est temps de refonder un projet commun, peuvent-ils nous présenter celui qui aurait permis de faire tenir la société d’hier debout ? Billevesées. Images d’Epinal. On a beau les titiller, accepter leurs dénonciations incessantes et faciles des biais contemporains et les inviter à passer à l’étape suivante, les projets ont du mal à émerger.

On ne résoudra pas les problèmes d’aujourd’hui, immenses, incontestables, en appliquant des recettes illusoires, qui n’ont jamais existé ailleurs que dans ce que nous prenons pour notre mémoire, et qui ne sont que des légendes en sépia. On ne répondra aux nouveaux défis – écologiques, technologiques, philosophiques – avec les grilles de lecture de l’Ancien régime, de la chrétienté ou de la Révolution industrielle (ou pire, en mixant les trois à la fois dans un galimatias intellectuel factice).

C’est à tous ces gens éduqués, qui, plus que comprendre les peurs légitimes de laissés pour compte, les alimentent en leur laissant miroiter des recettes impossibles et qu’ils sont bien incapables de définir autrement que par des slogans, qu’on peut en vouloir.

Aujourd’hui, j’ai la triste impression de n’avoir d’autre alternative que ceux qui ne m’enthousiasment plus et ceux qui me font peur. L’absence de rêve d’un côté, le cauchemar de l’autre.

 

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