Société

Laudato si’, uberisation du monde !

S’il y a bien une chose qui m’a toujours horripilé, c’est la démagogie. Elle est fille de la lâcheté, la paresse intellectuelle et la malhonnêteté.

Si le conflit UberPop vs. Taxis enflamme l’opinion, la raison est peut-être plus profonde qu’un simple buzz sans lendemain, propice à manifester son indignation, fourbir ses bonnes blagues ou régler ses comptes par écran interposé avec un chauffeur de taxi qui nous déplut jadis.

Passons sur les coups de menton de l’exécutif, qui rivalise de mots paroxystiques contrastant singulièrement avec son emprise réelle sur la marche du monde (ou au moins du pays). Intolérable, insupportable, illégal (ce qui est pratique quand on a justement voté à la va-vite une loi de circonstances…) !

Bien entendu, ces viriles déclarations sont adressées à l’envahisseur américain. Il n’y aura pour lui aucune clémence, la justice appliquera la loi à la lettre. Qu’on se le tienne pour dit, pour combattre le chômage en France, rien ne doit concurrencer les emplois aidés et les aléas statistiques.

Rassurez-vous, les taxis ne seront pas inquiétés, ni pour leurs actes d’hier, ni pour leur acception très large de ce qui est déclarable ou pas – vous savez, la paille qu’ils reprochent entre autres à UberPop. Ainsi, quand le Président « condamne la violence », on peut considérer qu’il dispense par là-même les juges de le faire.

Au-delà de ce dossier spécifique et des déclarations manichéennes qui l’accompagnent, le conflit semble cristalliser une caricature de deux mondes : la Sillicon Valley et la France des 30 Glorieuses.

Il faut tout à la fois tordre le cou aux déclarations péremptoires qui sortent d’un camp comme de l’autre.

1/ « C’est le progrès, il faut vivre avec son temps, les taxis sont des dinosaures…  La technologie peut magiquement résoudre les problèmes, contenter les clients, donner de l’emploi… »

On sait depuis le XXe siècle ce qu’il en est. Tout m’est permis, mais tout ne m’est pas profitable, comme disait l’autre. On ne freinera jamais l’attirance de l’Homme pour les découvertes, les inventions, sa soif de repousser les limites. Mais comme cette soif est humaine, elle est frappée du sceau du Péché originel. L’arbre de la connaissance du bien et du mal – qui n’est que la forme de possession absolue du monde – a provoqué notre chute. Mais celle-ci nous a condamnés à travailler, à développer nos ressources, à assurer notre survie dans cette nature qui est Création, certes, mais qui nous fut passablement hostile.

La technique risque parfois de nous détourner des vrais buts : en nous proposant une solution à chaque problème, elle peut nous dissuader de chercher les causes sociologiques, culturelles, comportementales ou légales des problèmes. Une aspirine plutôt qu’un traitement de fond.

Ainsi, le business model de services comme Uber doit, certes, être vu comme une possibilité non négligeable pour certains de subvenir à leurs besoins. Acter qu’il s’agit là d’une tendance de fond nous dispense cependant de trouver des solutions au chômage. L’emploi salarié est-il condamné ? L’est-il pour tous ? Peut-être. Mais il faudra bien penser à ce que cela implique dans une société où celui qui veut loger sa famille doit avoir son CDI en bonne et due forme et la caution parentale derrière, où les parents devront payer les études de leurs enfants devenues de plus en plus chères, où les contribuables seront de plus en plus imposés pour financer un Etat exsangue. Bref, la technique ne doit pas nous limiter à être aussi peu imaginatif que ne le sont nos hommes politiques !

Par ailleurs, on peut s’interroger à bon droit sur la puissance financière qui permet à quelques entreprises de faire, finalement, ce que bon lui semble en termes de recherche. Qui pourra interdire à Google de s’attaquer aux mystères de la vie si quelques jeunes milliardaires, plus versés dans l’informatique que l’éthique, se mettent à penser que « c’est bon pour nous » ? Google veut améliorer notre vie, mais l’avons-nous mandaté pour le faire ?

2/ « Ce qui arrive, c’est la fin d’un monde collectif, une myriade de petits entrepreneurs sans couverture ni protection exploités par des firmes qui s’engraissent outre-Atlantique. Il est temps de résister à ce monde ! »

La vérité ? Les hommes politiques et autres militants anti-postmodernité ou je ne sais quoi vous mentent et vous bercent d’espoir. Les premiers, quand ils comprennent ce qu’il se passe (et on peut douter que ce soit toujours le cas), ne croient pas un mot de ce qu’ils vous racontent et n’ont aucune intention d’agir réellement, hormis voter quelques lois catégorielles pour retarder l’écroulement des digues et éviter ainsi de se colleter directement avec des populations violemment vindicatives. Les seconds vivent encore dans cette parenthèse dorée que furent les 30 Glorieuses, où un système si généreux fut mis en place, fut-il viable ou non. Pour qu’il le fût, il fallait que les efforts consentis pour le maintenir en place et bénéficier des contreparties fussent toujours fournis. Et même dans cette hypothèse, y avait-il une raison pour que cette ère dorée restât autre chose qu’une parenthèse nécessairement provisoire dans l’histoire de l’humanité ?

Il y a un joli mot, qu’on prononce dans les meetings, les interviews, dans les dîners : il faut que le politique reprenne le dessus sur l’économique. C’est beau. Et ça ne veut rien dire.

D’abord, c’est dangereux. « L’économique » représente un peu plus que le capital, les grosses entreprises, le big business et la finance. Il englobe l’ensemble des relations qu’inventent les citoyens pour développer leurs ressources. On voit bien, à ce stade, qu’il y a des considérations culturelles, des tendances sociologiques qui président au moins autant que la conjoncture aux mutations de l’économie et qu’il est à la fois illusoire, compliqué et démocratiquement dangereux de penser que le politique – qui n’est que l’instrument étatique dirigé par la majorité relative – aurait légitimité à se poser au-dessus. Le politique tout puissant, qui vous vendrait son combat contre « l’économique », saura à coup sûr vous troquer votre sécurité contre votre liberté. Et vous connaissez l’adage…

Ensuite, c’est illusoire. Dans une acception plus réaliste et honnête, le politique serait un navire bien obligé de prendre en compte les données de navigation pour arriver à bon port. On sait ce qu’il advint du Titanic qui se crût tout puissant et invincible. Qui se risquerait encore à le dire ? Jospin y perdit, dit-on, le chemin de l’Elysée. Avec la dissolution, dire la vérité sur l’action politique est sans doute un des traumatismes les plus durables de la vie politique française.

Discuter de la prééminence entre le politique et l’économique n’a donc aucun sens. C’est une formule publicitaire lâche – car elle n’ose dire la vérité – malhonnête – car elle ment sur les moyens efficaces et légitimes de la politique – et idiote – car elle simplifie tout, en réduisant la vie publique à la politique et la vie privée à l’économie.

Oui, l’économie change. La cause principale, même si pas la seule : la technologie, bien entendu, qui permet de doublement court-circuiter les structures classiques : par le haut (que peut G7 face à Uber ?) et par le bas (une hyper individualisation, permise par le principe en vogue du SoLoMo – social, local, mobile).

Les conséquences à terme sont inconnues. Elles touchent déjà les taxis, la vente de livres, les médias… Elles toucheront rapidement le salariat, l’éducation…

Et honnêtement, pourquoi vouloir figer le salariat tel qu’il existe depuis, au fond, peu de temps ? Les syndicats sont curieux : ils attisent le conflit entre salariat et patronat en dramatisant les relations professionnelles et en donnant à croire que le salarié serait structurellement exploité dans le système capitalistique classique mais, dans le même temps, se refusent à envisager de penser une évolution qui serait positive pour leurs mandants. L’alternative se résumerait à résister jusqu’à la mort ou céder à l’envahisseur.

Concernant l’éducation : oui, son uberisation est nécessaire ! Qui peut encore croire que l’Education nationale et l’enseignement supérieur – ou les systèmes équivalent dans les pays développés fonctionnent de façon satisfaisante ? Qui peut croire que le problème ne vient as du pouvoir exorbitant qu’on leur a laissé – parce qu’ils sont monopoles mais aussi et surtout parce qu’on leur donne de plus en plus de prérogatives, de missions, d’objectifs ? Il faut déscolariser la société, si l’on veut enfin traduire Illich correctement !

Tenez, au lieu de citer Chesterton, Ellul et Illich quand cela nous arrange, nous serions bien avisés de voir comment, justement, l’uberisation utilisée à bon escient peut venir à bout de ce que ces trois auteurs dénonçaient. Bref, regardons enfin la lune…

Nous qui aimons à scander qu’il n’y a pas de fatalité, convainquons-nous enfin que l’uberisation n’est pas juste l’apanage de boîtes de jeunes loups diplômés de Stanford. La fatalité aujourd’hui, ce n’est pas abandonner la vieille politique pour embrasser le nouveau monde sans condition, c’est tenter de résister au nouveau monde en se berçant d’illusions sur ce que « le politique » tel qu’on le conçoit depuis, en gros, la Révolution peut encore faire pour nous.

Je vois bien plus de possibilité de réaliser Chesterton, Ellul ou Illich avec ce que la Sillicon Valley met à notre disposition que dans les vieilleries collectivistes qui s’arrogent encore le Bien commun, quand elles n’ont – et encore – que l’intérêt général à nous offrir.

Faire de la politique, aujourd’hui, c’est ça. Sinon, c’est se payer de mots.

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